Des écritures poétiques pour sauver nos pays
Qu'est-ce qu'un foyer poétique ?
Les pays et les villes que nous habitons ne peuvent être sauver de l'exploitation (industrielle et commerciale) et des aménagements excessifs que si nous les aimons assez pour nous mobiliser et les défendre. Les écritures poétiques nous apprennent à les aimer en révélant leurs beautés parfois cachées ou oubliées.
C'est pourquoi nous devons vivre "Près des poètes", selon le titre de cette autre émission radio mensuelle dont les podcasts peuvent s'écouter grâce à ce lien : Près des poètes
C'est également pourquoi ce site renvoie à quelques livres exemplaires dont il propose des recensions.
Près des poètes, pour vivre en lien avec la Terre
PRES DES POETES est le titre d'une émission mensuelle autour de la poésie d'aujourd'hui. Le plus souvent, je reçois un poète pour qu'il parle de son travail d'écriture et de ce qui l'inspire. Au fur et à mesure, l'émission définit quelques grands FOYERS POETIQUES, à savoir des pays constitués par un environnement naturel, une langue et une histoire. S'il faut préserver nos lieux, c'est parce qu'ils nourrissent nos vies intérieures et nos créations spirituelles. Un foyer poétique peut être une ville, une montagne, un delta, une rivière, à condition bien sûr qu'il n'ait pas été saccagé par des aménagements fonctionnels ou des exploitations industrielles. A cette condition, le lieu nous offre toutes les métaphores nécessaires pour exprimer notre vie profonde.
Pour écouter ces émissions : Près des poètes
Louise Pommeret, La vie fragile, Paris, éditions du Chemin de fer, 2025, 136 pages, 16€.
Quand elle touche à la question du chœur, la littérature revient à l’une de ses plus anciennes sources, celle d’une scène où se composent des voix. Même si elle le fait avec simplicité et retenue, Louise Pommeret s’y est risquée dans La vie fragile, texte qui tremble entre le roman et le poème. L’histoire d’une ancienne ferme y est racontée. D’abord celle des trois générations de paysans, des naissances, des morts, tressées à la grande folie politique de deux guerres qui partout ont laissé une traîne de deuils jamais refermés. Puis l’histoire de ceux qui rénovent les vieilles bâtisses abandonnées par la déprise, des familles qui se séparent, des vies qui se déchirent, des êtres qui cherchent refuge dans des pays à l’écart. Et un jour où nous sommes la soi-disant modernité vient tout annexer, la maison est détruite pour faire place à l’autoroute, la longue mémoire des hommes et des choses est pulvérisée par les machines de travaux publics. Mais le poème vient à s’écrire, sous la plume sensible de Louise Pommeret, pour recueillir la trame des instants vécus sur plus d’un siècle par ceux qui auront partagé un même lieu avant qu’il ne soit anéanti. Poème des amours et de leurs suites amères, des naissances, des enfances en symbiose avec les simples choses, des cris de joie, de rage ou de désespoir, des rêves. Par brèves évocations, de son style elliptique qui glisse à travers l’amas des années, la poésie de La vie fragile ressuscite ces émois éphémères que les vies humaines sèment au ciel de la mémoire comme une constellation de sentiments poignants qui s’espacent et dérivent avant qu’un autre jour ne se lève. Mais quelles sont les voix qui peuvent dire, s’unissant en un chœur unique, cette vivante présence, cette âme plurielle d’humains et d’animaux, d’animaux et de plantes, de plantes et d’eaux, qui forme un lieu habité et qu’on écrase sous le goudron des routes ? Ces voix, Louise Pommeret a pensé qu’elle ne pouvaient pas être des voix humaines. Elle a composé la chorale des choses sans parole à qui elle prête ses mots. Rien à voir avec une fable où les animaux entrent dans la société des hommes. Ici, c’est l’habitant qui tend l’oreille et tente de s’introduire dans le murmure intime des êtres qui regardent de loin les humains. Et ce qu’elles ont à dire alors est de l’ordre d’une tragédie : des lois insensibles, parfois de guerre, parfois d’industrie et de technique, enclenchent des mécaniques où les vies sont ce que l’on sacrifie. Des vies nues, des vies fragiles. Fragiles, ces vies le sont doublement. Elles sont exposées à l’Histoire qui inexorablement étend un monde artificiel et fonctionnel sur la Terre, réduisant toujours un peu plus l’ordre profond et inviolé des êtres. Mais elles sont aussi soumises, parce qu’elles sont tout simplement des vies mortelles, à un grand maître : le temps inflexible qui les emporte. Tout le livre se déroule dans le suspens d’une seule nuit, la dernière avant la mort qui vient, une nuit que l’écriture tente d’étirer autant qu’il est possible, mais en vain. Le temps de l’imminence tragique, comme un piège à quoi l’on n’échappe pas, c’est aussi celui de cet amour dans la disparité des âges, où l’un forcément viendra à manquer trop tôt. C’est encore celui de la fin des campagnes, une civilisation que des générations entières ont tout fait pour transmettre mais qu’on étouffe à coup d’engins, de petits chantiers en petits chantiers. Tout dans ce livre arrive tard, trop tard. Louise Pommeret écrit le poème de la nuit ultime, mais l’angoisse, partout présente, est pourtant dépassée. Elle est dépassée par la présence vivante. La présence de l’arbre et de l’oiseau, de la mousse et des ronces, du ver, de l’araignée, du crapaud, de l’eau qui coule, de la luciole qui brille, du chevreuil qui passe, des pierres, celles dont on fait les croix et les fermes. Pour qui sait entrer au plus touffu de la vie secrète, l’angoisse incompréhensiblement se dissipe, la solitude est dépassée et se lève, comme d’une luciole, une lumière timide, le rayonnement indicible de la Terre. Ces sont ces rayons que cherche toute quête poétique et ils semblent survivre à toutes les tragédies. Meurent ceux qui entrent et sortent sur la scène, demeure le chœur profond, le tissu de ces voix qui sont le chant de la Terre. C’est ce chant que Louise Pommeret aura su saisir un peu dans son écriture.
Jean-Marc Ghitti
Joël Vernet, Copeaux du dehors, Fata Morgana, 2025, 140 p.
Les copeaux, c’est ce qui reste et et tombe lorsqu’on sculpte une forme dans le bois ou quelque autre matière. C’est ainsi que Joël Vernet nous présente ces derniers poèmes, et il en fait tout son butin, écrivant : « nous avons marché, contemplé sans relâche ; C’est un bien maigre butin, mais qu’importe ». Le poète, qui vient d’obtenir le prix Robert Ganzo pour la liste impressionnante de tous ses livres, a sillonné le monde en semant derrière lui un grand nombre de ces rognures poétiques. Les cent-vingt-et-une proses poétiques tombées des jours et des heures durant trois hivers passés dans les Balkans de 2021 à 2023, Vernet les collecte, chez Fata Morgana, et les propose aux lecteurs sous le titre Copeaux du dehors. Pour lui, l’écriture ne se dissocie pas du voyage et des pays plus ou moins lointains où il va sculpter sa solitude et son silence intérieur. Ce n’est pas le moindre des paradoxes poétiques que, pour donner forme au silence et figure à la solitude, il faille consentir qu’en chutent au sol tant de feuilles écrites. Les livres, saurons-nous les lire comme l’envers et le reste d’une quête poétique qui se tait et s’abîme dans la contemplation du monde ? Il faudrait se sortir de la tête cette idée que la poésie est seulement une composition littéraire, un art délibéré et volontaire, même si elle l’est aussi. Le poème se compose par la décomposition du poète. « Toute défaite nous pousse à vivre comme des chardons au bord des routes », avoue Vernet. Qu’importe ce qui nous défait et les débris littéraires qui de nous s’arrachent : ce qui compte, c’est le vide qui se forme dans un cœur et rend possible la contemplation. Les éléments les plus simples sont là, qui attendent un regard : la mer, la lumière, et les visages. « La vie simple est insurpassable. Sa gloire est abyssale ». Le mystère est du monde est dans son évidence. Nul besoin d’anges ou d’êtres surnaturels : tout est là sous les yeux, pour qui sait voir. On se dit, lisant Vernet, qu’écrire, c’est s’évider, se défaire peu à peu jusqu’à trouver une qualité de silence qui passe à travers les mots. « La vie est une longue prière pour sortir de soi », écrit le poète en quête de ce dehors où il se perd. Pour lui, le voyage aura été, des décennies durant, cet outil que le sculpteur tient dans ses mains pour creuser ses formes dans la matière. Plus on s’éloigne du pas de sa porte, plus on pénètre ce grand Dehors. Mais ce dehors, comme nous l’a appris Rilke, est un autre dedans. Vernet y trouve la mémoire qui le retient à son enfance et à cette intimité fugitive avec soi-même. Il guette dans l’ailleurs un avant, un de ces vieux pays qui semblent aujourd’hui recouverts même dans la campagne où il est né. C’est dans les Balkans qu’il renoue avec « un silence ancestral », avec un monde immobile où « on sent les odeurs embaumer toute la place, bien plus anciennes que nous tous ». Dans les Balkans où « les enfants naissent engourdis dans les langes de vieilles coutumes ». Il faut parfois mettre des kilomètres et kilomètres entre sa vie et le lieu où fut son berceau pour retrouver, de son enfance, le regard tout ouvert sur les choses les plus simples. « L’enfant voit plus tôt et mieux, presque sans parole, sauf celle des yeux, des gestes ». Il n’y a sans doute de vrais regards qu’avant les mots, en dehors d’eux. Il est là le véritable dehors, et c’est pourquoi il faut laisser tomber les phrases comme des raclures sur les pages du livre, pour s’en libérer. Le silex de l’enfance s’use au fil des jours et le poète a sans cesse le désir de l’aiguiser encore à de pays lointains. De la Terre, dont nous savons aujourd’hui toute la fragilité, le voyageur nous dit : « seul un enfant peut encore la regarder droit dans les yeux ». Partir, c’est à la fois se perdre et se retrouver dans cette forme invisible de l’enfance. Et Vernet de nous murmurer : « ne me cherchez pas. J’ai disparu. M’ont emporté au loin les vastes migrations ». Il nous reste alors cette voix qui monte de l’absence de l’homme dans le poète. Cette voix qui se détache peu à peu de la rumeur des choses et des langues étrangères qu’on entend parler autour de soi sans les comprendre. Puis elle se dissocie d’elle-même. Le solitaire se parle en écrivant et se dit « tu ». Parfois, il devient « il », une existence étrangère, celle d’un autre qui passe et qu’on croit voir comme hors de soi. Puis soudain, un « nous » fait irruption pour remplacer le « je », comme chez cet autre grand marcheur qu’était Péguy. Et l’on se dit que peut-être le pronom au pluriel sert à mieux rassembler la dispersion de soi dans les voyages. La voix du poète, pourtant, ne parle pas qu’avec elle-même. D’autres poètes l’accompagnent, il lit. « Le livre est ouvert au-dessus de la mer (…) La voix du poète n’est pas morte, son chant est audible dans ce silence d’outre-tombe ». Un dialogue ne cesse pas de se poursuivre entre celui qui écrit et ceux qu’il lit. Et les ustensiles de l’écrivain entrent peu à peu dans les phrases, ils se tiennent à côté des éléments de la nature, en harmonie : il y a les livres, il y a les carnets que le stylo noircit à la main, il y a les tables. « Ma table fut un établi mobile, que je découvrais au fil des chambres, des lieux où je séjournais ». Le poète est au travail. Au retour, il reprend ses carnets, il met à l’horizontale ce qu’il avait écrit à la verticale, comme comme un très long poème en vers. Désormais, la poésie se dissimule dans de petites proses, mais qui ne trompent aucun lecteur. Le livre se fait. Pourtant l’appel ne s’éteint pas. « Enfermé, tu n’es plus qu’un chiffon amer, recroquevillé sur des faux enchantements qui n’empêchent jamais la mort de sévir ». Partir à nouveau, partir encore, est-ce conjurer la mort ? C’est, en tout cas, répondre à l’invitation du dehors. L’art de vivre de Joël Vernet est en soi un art poétique.
Jean-Marc Ghitti
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