Charles Stépanoff, L'animal et la mort, ed. La découverte, 2021.
La sensibilité à l’égard des animaux relève d’une histoire et d’une sociologie. Mais, souvent, au lieu de respecter la variété et la pluralité, les uns prétendent imposer, par le biais du droit, leurs sentiments et leur goût aux autres, afin d’en faire une norme valant pour tous. Les animalistes brandissent leur sensibilité au nom de laquelle ils font passer les chasseurs pour des êtres sanguinaires ; les chasseurs défendent leur tradition au nom de quoi ils sous-estiment la souffrance animale. L’intérêt du livre de Charles Stépanoff est qu’il replace ce débat dans l’histoire des cultures, sans jamais dénigrer ni les uns ni les autres. D’ailleurs, cette opposition recouvre l’essentiel : l’industrialisation de l’abattage des animaux dans des usines où ils perdent une vie qu’ils n’auront vécue que dans des conditions indignes de l’animalité. Devant le fait massif et très nouveau de l’élevage industriel, les chasseurs défendent le droit des animaux à une vie et une mort sauvages et libres et les animalistes leur droit à ne pas souffrir. Ce sont là deux systèmes de valeur qui ont leur histoire et qui remontent à l’Antiquité (les philosophes pythagoriciens n’étaient-ils pas déjà des animalistes, comme le seront également les ermites ?). Stépanoff est anthropologue, c’est-à-dire qu’il réfléchit sur les catégories culturelles. Il s’aperçoit, par exemple, que la vraie opposition n’est pas à faire entre les chasseurs et les animalistes mais entre chasseurs et animalistes d’un côté et, de l’autre, les acteurs de l’agro-industrie. En effet, la raréfaction du gibier sauvage est due à la transformation des campagnes (par exemple la disparition des haies) pour les besoins d’une agriculture mécanisée et chimique. En réalité, ce ne sont pas les animalistes qui menacent la chasse, mais l’agriculture intensive qui raréfie le gibier et qui conduit à élever des animaux, qui n’ont plus de sauvages que le nom (les perdrix par exemple), et qu’on lâche vulnérables et dociles dans la campagne. Stépanoff en vient à penser que la différence entre chasseurs et animalistes est que les premiers conçoivent l’animal comme le représentant d’une espèce et d’un milieu écologique qu’ils veulent rendre durables alors que les seconds envisagent l’animal comme un individu sensible, ayant par lui-même sa valeur. Et c’est une vraie question de parvenir à articuler le droit des individus et le droit des espèces et des écosystèmes.
Thierry Ribault, Contre la résilience, à Fukushima et ailleurs, éditions de l'Echappée, 2021.
THIERRY RIBAULT nous livre une histoire critique de la résilience et une dénonciation des politiques que les Etats mènent sous son étendard. La résilience permet de faire consentir aux nuisances les plus graves, elle déplace le problème écologique en problème psychologique et postule que l'homme est adaptable à tout, même au pire. S'il n'est pas capable de s'adapter aux catastrophes, c'est de sa faute. Il faut être résilient aux accidents nucléaires, aux guerres qu'on n'a pas voulu mais dont on est les victimes, au réchauffement climatique, etc. En somme, un mot de la novlangue dont il faut se méfier quand on l'entend.
Victor Cachard, Histoire du sabotage, tome II, Neutraliser le système techno-industriel Paris, Éditions Libre, 2025
Souvent nous nous payons de mots. Par exemple lorsque nous expliquons les droits sociaux par « l’évolution de la société » ou par « l’idéal démocratique ou républicain ». Encore faut-il voir comment, dans l’histoire concrète des sociétés, l’évolution s’opère, alors que l’idéal des uns n’est pas l’idéal des autres. Elle s’opère forcément par des luttes à propos desquelles il faut se demander ce qui a pu les rendre efficaces. La société, en effet, est un champ de force dans lequel le nombre n’a jamais en soi assuré aucune victoire. L’histoire politique des sociétés montre, tout au contraire, que le petit nombre prend constamment le pouvoir sur le grand nombre. S’il en était besoin, l’imposition récente d’une réforme des retraites à une grande majorité qui n’en voulait pas vient rappeler aux générations montantes toujours aussi oublieuses cette vérité fondamentale de toute science politique. Et l’on voit assez aujourd’hui comment les droits sociaux régressent lorsque les populations perdent le courage et le goût de la lutte pour se défendre. La simple parole, telle que la relaient bien mal les enquêtes d’opinion, n’est pas en soi une lutte. Les revendications ne sont que des paroles impuissantes, voire des exutoires, si elles ne se prolongent pas en combats politiques. C’est pourquoi nous avons besoin, plus que d’une histoire des idéologies, d’une histoire des luttes sociales, des stratégies d’opposition et de résistance. C’est à ce besoin que vient répondre l’Histoire du sabotage que Victor Cachard nous propose en deux tomes aux éditions Libre. Intellectuel altiligérien, libraire engagé et très mobilisé dans le mouvement des Gilets jaunes à Lyon, Victor Cachard a certainement eu une bonne idée d’éclairer l’histoire des luttes par le sabotage. Celui-ci, en effet, représente une voie moyenne entre d’un côté la parole impuissante et, de l’autre, la violence terroriste. Le sabotage est le refus de s’en prendre physiquement aux personnes, un refus non seulement du meurtre mais aussi de tout ce qui peut blesser. Bien qu’il soit généralement considéré comme une infraction à la loi, il repose sur le respect des droits de l’homme, de l’intégrité des personnes et il est fondé à se réclamer de l’humanisme tant par les causes qu’il défend que par les moyens qu’il emploie, du moins en règle générale. Mais il ne tombe pas dans les illusions du dialogue social et des paroles inutiles : il est un réalisme politique et prend acte que toute négociation repose sur un rapport de force. Il ne s’inscrit pas dans le dilemme, d’ailleurs obsolète, entre le réformisme et la révolution. Il sait que les réformes ne peuvent s’obtenir qu’à partir d’une pression sociale sur les élites gouvernementales et il pose que détruire ou abîmer des biens matériels ou nuire aux processus productifs est un moyen moralement acceptable et politiquement efficace pour pousser aux réformes. Le deuxième tome de l’Histoire du sabotage commence au sortir de la Première Guerre mondiale, lorsque le syndicalisme délaisse ce mode d’action. Dans le premier tome, l’auteur avait fait la préhistoire du sabotage et en avait retracé les formes historiques dans le syndicalisme révolutionnaire et le mouvement anarchiste, notamment autour d’Émile Pouget dont Cachard a aussi publié une anthologie. Le second tome déploie successivement trois chronologies : celle du sabotage de guérilla, celle du sabotage libertaire des militants autonomes, celle de l’écosabotage. Le sabotage n’a pas sa place dans la guerre traditionnelle, codifiée comme affrontement entre armées. Mais les guerres du vingtième siècle échappent à l’art militaire et à ses règles : elles deviennent des guerres totales où les populations civiles sont impliquées. Deux situations ont été particulièrement favorables à l’émergence d’une guerre civile permanente : les situations coloniales et les luttes internes aux populations d’un même pays entre les factions fascistes et les militants antifascistes. Dans ces deux contextes, un sabotage de guérilla se développe. Pendant l’Occupation allemande, les Résistants ont recours au sabotage. Dans les colonies, les indépendantistes s’en servent aussi à l’appui de leur revendication nationale. Cachard évoque même les actes de sabotage des prisonniers dans les camps de concentration. Il établit une continuité entre ces actions de type guerrier et celles qui, après les guerres, s’en prennent aux infrastructures de communication. Les sociétés de la seconde moitié du vingtième siècle, en effet, construisent leur essor économique, leur administration et leur maintien de l’ordre sur l’information et l’informatique. Le sabotage n’est plus seulement celui des ouvriers contre leur outil de travail, mais aussi celui des citoyens contre les bases matérielles qui permettent d’organiser la société technocratique. Cachard propose ensuite une deuxième chronologie où le sabotage n’est pas une guérilla contre les infrastructures, mais plutôt une attaque contre la société du travail. Elle commence, en France, avec les situationnistes comme Debord et Vaneigem, puis passe par la référence à Deleuze-Guatarri. Il s’agit, en somme, du courant le plus intellectuel de l’histoire du sabotage. Cette mouvance contestataire est en lien avec l’opéraïsme italien, autour de la figure d’Antonio Negri, qui prône aussi un refus de la société du travail ; et il est également en lien avec des organisations libertaires espagnoles et catalanes. À la fin des années 1960, dans ces pays, s’approfondit le clivage entre le communisme qui valorise le travail et la figure de l’ouvrier, fidèle à l’URSS, et un anti-capitalisme qui voit dans le travail salarié contraint la racine de l’aliénation. Chacune de ses branches a sa propre lecture de Marx. La première condamne le sabotage, avec l’idée que les ouvriers doivent s’approprier les outils, mais non pas les détruire ; la seconde, au contraire, justifie et pratique le sabotage en lui donnant le sens d’une révolte contre l’ordre capitaliste. Elle est également proche des courants américains autour de la revue Radical America, qui répand cette pratique dans l’industrie automobile des États-Unis. C’est cette sensibilité qu’on regroupe sous l’appellation de « mouvement des Autonomes ». Elle s’exprime dans un grand nombre de petites revues. Cachard met en avant, notamment, la revue Archinoir, ou encore la revue Négation. Ces partisans du sabotage ne se laisseront pas entraîner dans la violence politique, du type « Action directe ». Ils demeurent globalement pacifistes, et même antimilitaristes. C’est au nom de la non-violence qu’ils dénoncent ou qu’ils critiquent les dégâts du travail sur la santé des travailleurs. Ils donnent à leur pratique un caractère parfois esthétique, parfois ludique, toujours expressif. Ils distillent les signes d’une résistance au travail, par l’abstention à l’égard de celui-ci et par la perturbation du fonctionnalisme industriel. Ils dénoncent la collusion entre l’industrie et les sciences mises sous tutelle dans l’ordre technocratique. Cachard se risque à une périodisation dans l’ensemble confus et contradictoire du mouvement des Autonomes. Celui-ci se développe en marge des organisations politiques et syndicales et il donne naissance à bien des revues (plus tard à des sites internet) comme Marge ou Camarades. Avec le journal La Gueule ouverte, il investit l’écologie politique et y introduit l’appel au sabotage. C’est dans cette revue qu’Arthur (Henri Montant) par exemple écrit, au nom de l’efficacité nécessaire des luttes : « les ‘doux’ écologistes devraient étudier sérieusement la question du sabotage. Ils découvriront peut-être que la marchandise n’est pas sacrée, et que la détruire n’est pas un acte de violence mais un geste de légitime défense ». Avec l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, on assiste à une institutionnalisation de ce mouvement. L’action légale et l’appel au droit gagne du terrain. Le sabotage décline d’autant plus qu’il devient risqué, les outils répressifs s’étant renforcés. Comme on le voit souvent, beaucoup de militants s’intègrent à la gauche politicienne et Cachard fait remarquer qu’ils investissent la vie culturelle et la presse. C’est cependant dans les luttes écologistes que la pratique du sabotage se renouvelle, comme on l’a vu dans le combat contre les OGM ou contre le TGV Lyon-Turin, avec le procès médiatique d’Erri de Luca. Il peut s’appuyer sur un nouveau socle idéologique : celui de l’anti-industrialisme et de la techno-critique. Pour rendre compte de la rencontre entre l’écologie radicale et la voie du sabotage, Cachard propose une troisième chronologie : celle de l’écosabotage. Celui-ci est déjà à l’œuvre dans la guérilla contre les infrastructures et dans la sensibilité libertaire de La Gueule ouverte. Pourtant, pour l’historiciser, l’auteur nous transporte en Amérique. Là-bas, l’émergence de Greenpeace autour de Paul Watson en 1969 se fait en réaction contre les environnementalistes qui se contentent, à la suite du Sierra Club de John Muir, de protéger la nature au nom d’une culture de la plaisance, à la fois esthétisante et spiritualiste. Comment ne pas voir que la sauvegarde du sauvage dans certains parcs va de pair avec l’aménagement intensif des autres zones territoriales ? Dès la fin des années 1950, Edward Abbey importe en Amérique la tradition anarchiste des militants européens incluant la critique du capitalisme en tant que tel parce qu’il est incompatible avec l’écologie. Dans la sensibilité américaine, le sauvetage des espèces animales menacées par le développement industriel et les essais nucléaires passe au premier plan. C’est d’ailleurs un savant biologiste amoureux de la faune et de la flore, James Philips Fox, qui va s’en prendre directement, en 1969, aux installations d’une usine polluante. La critique de l’exploitation des milieux naturels rencontre les luttes anti-coloniales. Au constat de la mise en réserve des Indiens s’ajoutent les multiples témoignages de l’ethnologie. L’impérialisme industriel a détruit, dans le monde entier, les économies de subsistances que les peuples avaient su établir en harmonie avec les écosystèmes. Ce qui revient à justifier le recours au sabotage par les indépendantistes, surtout si, comme en Afrique du Sud, les colons construisent un régime d’apartheid. L’histoire de l’écosabotage aux États-Unis se colore de schèmes propres à la sensibilité américaine, comme le culte des super-héros mis en œuvre, par exemple, dans le roman Le Gang de la clef à molette d’Abbey. Mais elle ne fait que répéter ce qu’on a pu observer en Europe, et notamment en France, par exemple chez les indépendantistes régionalistes que Cachard évoque assez peu. Ceux-là, pourtant, très actifs dès les années 1920, n’ont pas hésité à recourir au sabotage, notamment pour résister à certains projets industriels ou militaires, et surtout aux installations nucléaires. La multitude des exemples concrets que ce livre nous donne invite le lecteur à se demander si l’on peut ranger sous le même concept, celui de sabotage, tous les actes et comportements ici évoqués. La différence est grande entre des actions spectaculaires et d’autres qui peuvent passer inaperçues. Certaines sont résolument illégales et d’autres sont si discrètes qu’elles peuvent ne même pas être repérées. Certaines sont revendiquées et d’autres restent cachées. Il existe un fossé entre la tricherie à l’égard d’un employeur et l’organisation d’un commando pour faucher des champs ou détériorer une voie ferrée. Ce qui est sûr, c’est qu’il existe, entre la passivité servile et la violence politique, une infinité de nuances dans les comportements de résistance. La parole, qu’elle soit directe sur le mode de la plainte ou de la récrimination, ou qu’elle soit déléguée à des organisations représentatives supposées la faire entendre dans des instances instituées, reste en-deçà de la véritable lutte sociale. Orale ou formulée dans des écrits, la parole ne peut recevoir de réponse que sous la forme d’une autre parole, celle des promesses fallacieuses des gouvernements. En répertoriant avec l’exactitude de l’historien la variété des modes d’action ou d’abstention, Victor Cachard a-t-il eu aussi le projet de donner certaines idées à des militants qui parfois pourraient en manquer ? Jean-Marc Ghitti
Nicolas Casaux, Mensonges renouvelables et capitalisme décarboné, notes sur la récupération du mouvement écologiste, Paris, éditons Libre, 2024.
Nicolas Casaux est un géographe dissident qui n’a pas voulu se laisser employer par la techno-écologie que, dans cet ouvrage, il dénonce. En rupture professionnelle et intellectuelle, il s’est consacré à écrire de nombreux articles dont ce livre est le recueil. Il y établit un diagnostic sur une écologie intégrée plus qu’intègre. Il dessine une possible résistance qu’il inscrit dans une généalogie qui remonterait aux Cyniques grecs, aux Stoïciens romains et serait ponctuée par Rousseau, William Morris, Lewis Mumford, l’Ecole de Francfort, Bernard Charbonneau et Jaime Semprun. Casaux dénonce l’écologie lorsqu’elle n’est qu’un procédé de plus à la disposition du capitalisme qui s’en sert pour se transformer, se protéger et se poursuivre. « Dans une société, écrit-il, dont l’existence entière - biens, infrastructures matérielles, structures de pouvoir, etc. - repose sur le ravage de la planète, ceux qui détiennent les moyens de promouvoir de prétendues ‘solutions’ audit ravage sont ceux qui le provoquent ». L’auteur montre comment la récupération de l’écologie passe par les partis verts soi-disant écologistes, les ONG subventionnées par le système (par exemple Oxfam ou Greenpeace), les politiques de protection de la nature, les célébrités médiatiques de la transition énergétique (Cyril Dion, Naomi Klein, Greta Thunberg entre autres) dont la fonction principale est de faire obstacle à une critique radicale. Les fausses solutions telles que les énergies « renouvelables », les politiques de décarbonation, les technologies vertes ne sont que des détours pour ne pas voir l’incompatibilité totale entre le capitalisme et une écologie véritable. Le financement est souvent ce qui trahit des stratégies de communication trompeuses dont on voit vite qu’elles sont orchestrées par des capitalistes malins ayant compris qu’il fallait offrir à un public sensible et crédule des institutions et des figures de contestation à travers lesquelles la révolte est reprise dans le système. Et le fait fonctionner. Ce livre cerne le complexe qui génère la crise écologique : le capitalisme technophile appuyé sur la structure politique de l’État. Tant que demeure ce noyau à la fois politique, économique et technologique, il faut s’attendre à une dégradation croissante des conditions de la vie sur terre. L’écologie du gadget n’est qu’une diversion qui amuse le grand public pendant que l’industrie approfondit ses nuisances, notamment avec de nouvelles formes d’extractivisme et leurs conséquences géopolitiques désastreuses (pillage des pays les plus pauvres par les plus riches). Casaux souhaite revenir aux questions de fond qu’avaient su poser des penseurs comme Ivan Illich, Jacques Ellul ou encore Semprun ? Il va même jusqu’à un diagnostic qu’on peut dire civilisationnel lorsqu’il écrit : « si le désastre écologique devait être ramené à une cause principale (ce qui serait certes une simplification) […], il s’agirait de la démesure, de la disproportion entre la taille de la société […] et les capacités de la personne humaine ». Face à une telle situation, Casaux cite la formule de Semprun : « Ma supériorité évidente, dont le lecteur appréciera bien vite tous les avantages, est de ne présenter aucune solution ». Mais s’en tient-il lui-même à cette formule ? On peut regretter que non. Il y a dans sa pensée la tentation de recycler les vieilles « solutions » de l’anarchisme du dix-neuvième siècle : des organisations « à taille humaine », « l’autonomie locale, individuelle et collective, pour s’affranchir autant que faire se peut du système techno-capitaliste ». On pourrait lui objecter que le problème, ce n’est pas le système mais l’attachement des hommes à cette société, le besoin qu’ils ont de s’accrocher les uns aux autres. La petite taille suffit-elle à prémunir contre la difficulté de trouver des accords par la discussion, celle d’enrayer le goût du pouvoir ou de régler l’organisation du groupe ? Le problème, n’est-ce pas plutôt la société en tant que telle, comme Rousseau l’avait bien vu. La praxis de Casaux n’est peut-être pas celle qu’il imagine, mais celle qu’il effectue dans le présent : sa dissidence et sa dénonciation. Lorsqu’il cite la formule de Semprun selon laquelle il s’agirait de « sélectionner parmi les transfuges ceux qui sont effectivement décidés à ruiner leur spécialité et le système qui les emploie », il parle assurément de lui et c’est ce qui donne toute sa valeur à son livre : on y trouve un esprit libre qui a su se retourner contre l’emploi pour lequel on l’avait programmé. Sa liberté contribue à la nôtre. Quant à l’avenir, faut-il en rester à l’injonction de Semprun de ne proposer aucune solution. Peut-être, comme le préconisait Simone Weil citée dans l’ouvrage, se tenir longtemps devant un problème, y mettre toute son attention sans tomber dans le « solutionnisme » ici dénoncé : s’y tenir avec l’idée que la solution dépasse notre capacité d’inventer.
Jean-Marc Ghitti
Aurélien Berlan, Terre et liberté, éditions La Lenteur, 2021.
En dehors des partis et de leurs stratégies politiciennes, la gauche militante est traversée par divers courants, parfois contradictoires, qui se retrouvent pourtant dans les mêmes luttes concrètes, notamment autour de l’écologie. Dans ce foisonnement, le mouvement technocritique est l’un des plus radicaux et des plus riches intellectuellement parce qu’il remet en cause la modernité en tant que telle, dans ses fondements philosophiques, ceux qui ont conduit à la société industrielle dont on connaît aujourd’hui les nuisances tant écologiques qu’anthropologiques. Au sein de ce mouvement, le philosophe Aurélien Berlan est une figure intéressante. Il a participé au Groupe Marcuse (Mouvement Autonome de Réflexion Critique des Survivants de l’Economie), collectif qui, sous la référence au grand philosophe allemand de l’Ecole de Francfort, a publié plusieurs ouvrages, notamment contre la publicité et contre le numérique. C’est sous son propre nom que Berlan a fait paraître, en 2021, aux éditions de La Lenteur, Terre et liberté, un livre qui aborde la modernité sous l’angle de la liberté. Berlan étudie l’émergence du libéralisme en se demandant de quelle liberté il y va dans ce mot. Il remonte à Benjamin Constant, le théoricien du libéralisme, soutien de la Monarchie de Juillet. Il repère un changement de sens dans la notion de liberté. A l’aube de la politologie occidentale, chez les Grecs, la liberté est la participation du citoyen à la souveraineté. « Pour les Modernes, en revanche, écrit Berlan, la liberté se joue dans la vie privée » (p.34). Il suffit alors que le régime reconnaisse à l’individu quelques droits fondamentaux et qu’il protège les choix privés de chacun. Les personnes privées sont alors déchargés des affaires publiques dont la gestion est confiée à des professionnels de la politique. Vaquant à leurs propres affaires, les individus du libéralisme n’aspirent plus à être citoyens, si ce n’est pour élire ceux qui les représenteront, c’est-à-dire les déchargeront. « Le système représentatif, écrit Constant, n’est autre chose qu’une organisation à l’aide de laquelle une nation se décharge sur quelques individus de ce qu’elle ne peut ou ne veut pas faire elle-même » (p.55). Il en découle une « conception négative » de la liberté, dit Berlan : il ne s’agit plus d’exercer sa liberté par la politique, mais d’être libre de la politique. Cette conception-là, Berlan l’interprète comme une quête religieuse de délivrance. Le christianisme, dans sa promesse de salut, se présente comme une solution eschatologique pour échapper au travail et à la peine, deux traits de la condition humaine conçue comme seconde nature, résultat d’une perte principiel, d’une chute. On peut voir dans l’idéal de la vie bourgeoise propre aux Modernes une sécularisation d’une pareille promesse de délivrance : celle-ci est recherchée au niveau de la vie matérielle par des moyens technoscientifiques. Les effets sociaux en sont considérables : pour que certains jouissent d’une forme de délivrance, il faut que d’autres soient d’autant plus mis au travail et exploités. Et il faut aussi que le développement technologique aille toujours plus loin afin de soustraire les hommes aux tâches ingrates. Cependant, plus la société accroît son niveau technologique, plus elle dépossède les hommes de leur travail. C’est ce qui se joue dans le remplacement de l’artisanat par l’industrie. La maîtrise du travail échappe aux individus, autant que leur échappe les décisions politiques. Berlan souhaite démontrer qu’une telle conception de la liberté comme délivrance revient, en fait, à nier la liberté. Car il ne peut y avoir de liberté sans une certaine forme d’autonomie. La société numérique révèle de mieux en mieux combien sont antithétiques ces deux formes de liberté que sont l’autonomie et la délivrance. Libéré du travail pénible par l’informatisation des métiers, l’homme devient l’esclave de ses propres machines ; et, libéré de la politique pour suivre ses désirs privés, il est de plus en plus surveillé et manipulé par les outils électroniques. La délivrance, c’est l’illusion d’une vie sans corps et c’est à l’ombre de cette illusion qu’opèrent des pouvoirs qui n’ont jamais été aussi forts. « En bref, l’industrialisme est la poursuite de l’esclavagisme par d’autres moyens » (p.121), écrit Berlan. L’ouvrage de Berlan tend donc à redéfinir la liberté par la possibilité d’une vie autonome. Comme Hannah Arendt, il n’envisage pas la liberté sans une participation à la vie publique, et même sans un horizon d’auto-gouvernement. Comme Simone Weil, il ne conçoit pas la vie sans la prise en compte de la nécessité, des contraintes qu’elle nous impose. Toute vie autonome suppose un effort et un engagement : physique dans le corps à corps avec la matière et politique dans un affrontement avec la volonté des autres. Dans sa revendication d’auto-gouvernement communautaire, il précise que « l’autonomie ne consiste pas à nier le conflit, mais à trouver les moyens de le résoudre » (p.172). Il insiste aussi sur la nécessité de penser l’organisation à des échelles plus réduites. Quant aux mobiles qui pourraient nous amener à de tels changements, il évoque évidemment l’insoutenabilité du capitalisme industriel. « Le désastre écologique, écrit-il, nous invite donc à effectuer un tournant ‘subsistantialiste’ dans notre manière d’appréhender la liberté pour nous libérer du fantasme nihiliste de délivrance » (p.166). Sur la possibilité d’un tel tournant, il y aurait bien sûr beaucoup de questions à soulever. Par exemple, quelle place faire à la division du travail ? Comment résout-on la disparité des aptitudes et des compétences ? Au-delà de ces questions en suspens, il faut reconnaître que la principale qualité du livre de Berlan, comme d’ailleurs du courant technocritique, c’est de poser les questions de fond et de clarifier les concepts à partir desquels il nous revient de penser deux siècles et demi d’industrialisme. Cette appréhension critique de notre propre histoire est la condition première pour essayer de la réorienter.
Jean-Marc Ghitti
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